L'eau était montée, alors ils avaient dû partir.
Au final, cela se résumait à ces quelques mots. Un impératif, et deux alternatives: le départ ou la noyade. Pas d'atermoiement, pas de réelle hésitation, pas même un même un minimum de réflexion, et un unique vecteur échappatoire disposé bien en évidence sous leurs yeux. Peu glorieux, certes, et moins sûr encore; mais quelle importance... De toute manière, comme l'avait fait remarquer la femme, ils n'avaient rien à perdre. Rien à perdre... Belle ironie. Orillion se demanda un instant si l'auteur de ces mots pouvait comprendre l'importance que revêtaient ces mots à ses oreilles. Probablement; après tout, elle aussi était une Ombre. Mais l'heure n'était pas à d'aussi vaines réflexions.
Et l'eau montait toujours , alors ils avaient dû partir.
Ainsi débuta la traversée. Ils avancèrent lentement, dans un silence qui aurait pu sembler pesant si l'Ombre se souciait encore de tels détails, portés par le courant, le soutenant parfois de la force de leurs bras et de leurs jambes; entourés de toute part par cette mer brumeuse, avec comme seul repère temporel le lent naufrage de cette éponge qui, s'imbibant d'eau, s'enfonçait inexorablement, minute après minute, millimètre par millimètre, en direction du fond de ce lac qui pourrait bien être, à terme, leur véritable Destination Finale.
Puis, les choses commencèrent à s'altérer. Les vagues contours de lointaines masses rocheuses se firent plus nets, plus précis, plus consistants. Le courant, quand à lui, s'accéléra, subtilement tout d'abord, puis de plus en plus tangiblement, jusqu'à rendre vaine toute tentative d'infléchir de façon significative leur trajectoire. Enfin, la falaise jaillit de l'océan de brume, fendant le fragile manteau nuageux et s'exposant pleinement à la vue des occupants du radeau improvisé: une immense muraille rocheuse, accidentée et irrégulière, s'étendant aussi loin que portait le regard et précédée de lames granitiques soigneusement aiguisées par le ressac, vers lesquelles ils se dirigeaient à une vitesse qui, à défaut d'être fulgurante, n'en demeurait pas moins largement suffisante pour réduire l'embarcation, et éventuellement l'un ou l'autre de ses occupants, en charpie. Et ce, dans un laps de temps très court et qui, d'ailleurs, se réduisait un peu plus à chaque seconde...
-Je pense qu'il faut nous préparer... Au choc......Pertinent...
Le "choc", bien qu'en grande partie absorbée par la ductilité de l'éponge, fût néanmoins largement suffisant pour propulser le poids dérisoire de l'Ombre par dessus les récifs acérés. L'espace d'un instant, le fantôme en état provisoire d'apesanteur eut le loisir d'apercevoir leur persévérante embarcation de fortune, dont seules quelques malheureuses parcelles émergées parvenaient encore et contre toute logique à en maintenir la flottabilité, se faire broyer et réduire en charpie par ces lames rocheuses, pour finalement être englouti par les flots agités. Sans doute Orillion aurait-il pu avoir en cet instant une ultime pensée à l'égard de cette créature qui, quoi que de grotesque manière, leur avait probablement sauvé la vie à deux reprises. Mais il n'en fût rien: d'abord parce que l'Ombre dépressive s'en moquait totalement, et ensuite parce même si cela n'avait pas été le cas, il aurait eu de toute manière plus important à se soucier.
Car voler, pour une Ombre, était somme toute relativement aisé. Atterrir, par contre...
Il n'y eut pas de radeau de fortune, cette fois, pour absorber l'impact de la collision avec un mur hachuré, grisâtre, granitique, et surtout désespérément dur. Ni pour empêcher la chute libre d'un corps brutalement privé de son énergie cinétique vers les eaux déchainés, les pics acérés ou autre destination potentiellement désagréable. Sur ce second point, ce fût donc un hasard surprenant, ou un quelconque instinct tenant sans doute plus du félin que de l'Ombre, qui permit à Orillion de retomber sur ses jambes au bord de l'étroite corniche où était également parvenue à s'agripper sa congénère. Laquelle, après un bref moment de flottement, ne sembla d'ailleurs pas aspirer outre mesure à une inactivité prolongée. se redressant, observant les environs, sa voix couvrit le bruit assourdi du lac tandis qu'elle s'aventura le long de l'un des étroit passage qui semblaient mener vers le sommet ou, du moins, en hauteur (ce qui n'est déjà pas si mal)
-Bon... J'aimerais qu'on file d'ici rapidement pour aller définitivement sur la terre ferme... Je n'ai pas envie de me faire de nouveaux amis...Nouveaux amis? Instinctivement, le regard d'Orillion suivit celui de sa collègue jusqu'à voir, à son tour le nid dissimulé dans les anfractuosités de la falaise. Il crût un moment avoir mal interprété les paroles de la jeune femme: craignait-elle réellement que trois créatures, principaux prédateurs de la Vallée (bon, d'accord, les deuxièmes, depuis l'hiver) aient à faire face à de vulgaires oiseaux? Certes, il était vrais que, dans leur situation, à peu près n'importe quoi était en mesure de leur poser problème, mais tout de même... A la rigueur, peut-être même ces volatiles pourraient-ils faire office de repas pour la chimère, si tant est que celui-ci puisse s'abaisser à se nourrir de viande autre qu'humaine, ce dont l'Ombre n'était pas certain.
Quand à partir... Orillion était affaibli, fatigué, courbaturé, et son bras gauche semblait avoir peu apprécié le fait d'avoir dû accuser la majeure partie du choc avec la falaise. Mais surtout, il commençait à avoir faim, et se doutait que cette sensation n'irait pas en s'améliorant. Or, il devait reconnaitre que cet endroit, entre autre défauts, était globalement peu fourni en nourriture. Alors oui, ne lui en déplaise, il fallait partir. D'un coups d'œil, le chemin pris par la femme apparaissait comme le plus praticable, et Orillion n'avait nullement l'intention, dans son état, de se compliquer la tâche. Alors, pour l'heure, la meilleure chose à faire était sans doute de suivre le mouvement.
Ainsi, après un dernier soupir, commença-t-il à emboiter lentement et sans conviction le pas à sa congénère. A peine eut-il laborieusement franchi quelques mètres, cependant, que, se ravisant soudain, il effectua un demi-tour et fixa son regard le troisième invité de cette randonnée improvisée, un regard lourdement chargée de cette interrogation qu'il jugea cependant bon de formuler de vive voix:
"Et toi, Chimère?"