Ne la lache pas des yeux.
Au point de ne pas remarquer tout de suite l'arrivée d'une vieille connaissance qui l'arrache à son obsession.
ça sautille, ça crache, ça boit la tasse et ça sautille encore, ça finit par atteindre la berge, ça râle, ça s'époumone et ça reprend son souffle, bruyamment.
ça l'observe de ses deux yeux noirs. Des yeux qu'il n'avait jamais vu aussi noirs.
ça rit même, aigu, affreux, comme un bruit de craie sur un tableau noir. ça écorche tout ton être.
ça glousse, ça chuinte.
ça te découture. ça se transforme.
Les oreilles s'élargissent. Une queue apparait, longue et noueuse. Les crocs s'allongent, les griffes noircissent.
Les yeux profonds comme des puits, immensément noirs et vide, un ciel sans étoile.
Un trou noir qui engloutirait tout ce qui vit.
Et ce rire strident qu'il n'a jamais entendu.
Elle s'approche, pirouettant et d'une main l'effleure et il ne bouge pas, il observe.
L'écoute.
"Il ne neige plus ! Il océan, et Il mer ! Il flotte et il tangue ! Tangue !"Impassible, scrutant le noir de ces yeux fous, longeant les canines et les lèvres qui se retroussent sous les salves de rire qui ne s'arrêtent plus
qui deviennent hurlement, hystérie.
"PARCE QUE L EAU MONTE, MES ENFANTS ! ELLE MONTE ! ALORS ON SE BOUGE LE CUL ET ON GRIMPE DANS LE RAFIOT, BORDEL DE SANG A CROCS !"Familière.
Intrusion.
Puis elle s'écarte comme la queue d'une tornade et s'affaire maintenant dans le rafiot décati.
Il reste immobile à l'observer enfoncer des pans entiers de son manteau dans les fissures, colmatant les trous.
Couturant le bois vermoulu, nouant le tissu avec habilité, rapidité, avec la précision d'un orfèvre. Hurlant toujours, des ordres, cette fois.
"JE NE VEUX PLUS VOIR UN SEUL TROU !! PLUS UN SEUL !! DEGORGE, TORD, NOUE, ENFONCE ! ENFONCE !"Elle s'assied, à la proue, fière, souriante, pointant son doigt crochu vers un horizon incertain où l'on ne distingue rien que le vide qui ressemble à ses deux yeux.
"Par là... hein ?"Sa voix est presque humaine, quelques secondes, une voix qu'il reconnait et de nouveau le rire reprend son ouvrage de sape.
Envie de la brutaliser pour qu'elle se taise enfin.
Que le bruit s'arrête.
Quand tu te retournes elle n'est plus là, ta congénère, elle aussi a prit l'embarcation de misère.
Par là bas...
Elle t'observe à son tour semblant t'inviter à rejoindre ce duo improbable du rat et du félin.
Tu réalise alors oui que tes pieds ont disparus dans la flotte.
Que si tu reste ici, spectateur, tu disparaitras.
Ton coeur ralenti, tu l'observe toi aussi, tu questionne.
Que vous soyez si proches, tout à coup, dans un espace si exigu... Errant sur un espace si hostile...
Là où tu ne maitriseras plus rien.
A ton tour tu bondis et te jette au centre de l'embarcation, là où elles t'ont laissé de place.
Tu voudrais avoir deux têtes, deux faces pour faire front des deux côtés.
Tu as la plus mauvaise place, celle du centre, celle que tu as toujours détesté.
Celle où il te faudra gagner le contrôle, avec subtilité.
Tu t'accroupis. Et tes deux mains plongent dans l'eau glaciale.
Tu jette un oeil à ta comparse de derrière, un oeil chargé de méfiance.
Elle fredonne.
Tes crocs se découvrent comme un avertissement, un signe de reconnaissance, puis, tu lui offres ton dos, le poil hérissé sur la colonne vertébrale.
"J'espère que ton intuition est bonne. Souris... "